Le mot du mois : sen Djouàn, le mois de juin

18 juin 2019

Dans certains parlers de la basse Vallée d'Aoste – à Arnad, Issogne, Pontboset, Hône, Champorcher et Vert – pour lesquels nous disposons de documents actuels ou d'archives, le mois de juin est désigné sous le nom de saint Jean-Baptiste, Sen Djouàn ou Sin Djouàn, dont la fête est célébrée le 24 juin. D'autres dialectes partagent les mêmes choix linguistiques, notamment certains parlers occitans du Piémont ou des Alpes-Maritimes, ainsi que quelques patois du Canavais. En outre, il ne faut pas oublier que dans notre région, l'importance de saint Jean-Baptiste est soulignée par le fait que la commune de Gressoney-Saint-Jean porte ce nom, alors que dans plusieurs régions transalpines « la Saint-Jean est l'époque où l'on engage les domestiques et les ouvriers agricoles ».

Souvent associé à d'autres noms de baptême, le prénom Jean était autrefois très fréquent, comme en témoignent de nombreux noms de famille : Grosjean, Bonjean, Janin ou Jeantet, pour n'en citer que quelques-uns. Dans les idiomes gallo-romans, y compris l'ancien français et l'ancien provençal, les dérivés du latin Johannes ont donné naissance à de nombreux substantifs, adjectifs ou expressions, dont la plupart fait référence au saint ou à sa fête, souvent au sens métaphorique, comme il ressort des pages du FEW (Cf. bibliographie).

En tant que nom commun, Jean - sous les formes jouen, janet, jantet et janin (à ne pas confondre avec les patronymes cités plus haut) - indique généralement une personne sotte, simplette et crédule, tout comme l'expression être de la Saint-Jean, quisignifie « être très naïf ». De nombreux noms composés sont également répertoriés : jean-foutre (expression connue en Vallée d'Aoste, qui désigne une personne vile, malhonnête, sans dignité ni parole), jean-potage (charlatan), jan dé veigne (épouvantail) et messire Jean (qui désigne le prêtre dans l'ancien théâtre).

Par ailleurs, une longue série de termes liés au prénom Jean ou à la Saint-Jean désigne des plantes ou des fleurs : l'adjectif jouanet signifie « précoce » pour les fruits ou les légumes ; johanenc signifie « qui est mûr à la Saint-Jean » ; « pomme (poire, prune...) de saint Jean » désigne une espèce de pomme, de poire ou de prune qui mûrit à cette époque de l'année ; joanenca désigne l'herbe des prés coupée vers la Saint-Jean ; l'herbe de saint-Jehan est le millepertuis (même si dans d'autres zones cette expression désigne l'herbe à éternuer, le caille-lait jaune, etc). La couronne de Saint-Jean est la joubarbe des toits (dite aussi « barbe de Jupiter ») ; la barba a sin djan est la reine des bois, c'est-à-dire l'aspérule odorante ; la barbadyan est la saxifrage ; la razin de sen dzãn désigne le cassis et la janeta, le narcisse des poètes.

Il en va de même pour les noms d'animaux : jean des bois est le hibou ; jean-baptiste désigne le pigeon ; janot, le crapaud ; bèrmi de Sén Yan, la luciole également appelée dans notre région vése de Sen Djouàn (ver de saint Jean) ; jeannicole désigne la coccinelle ; jeannette, une jeune chèvre (mais dans d'autres zones, ce terme désigne un type de tissu ou de fourrure) ; zanéta (pour des raisons de commodité, la graphie a été parfois simplifiée) désigne le hanneton et džanéta, le putois.

En Vallée d'Aoste, l'expression Jaunée, fouà de Sen Djouàn (ainsi que de nombreux autres noms plus spécifiques) désigne les feux que l'on allume à la veille de la Saint-Jean. Dans notre région, mal saint Jean, ma de Sen Djouàn est l'un des noms donnés à l'épilepsie. Tïerà lâ Sain-Dzoûan signifie « renifler », alors que faire Saint-Jean est une expression argotique qui fait référence au fait d'envoyer un signal pour avertir un complice.

Et, pour finir, voici une comptine, qui pourrait tout à fait être inspirée d'un ancien proverbe : Jean péccapàn, lo fromadjo ou va devàn è lo pan ou sobra en man, littéralement « Jean mangeur de pain, le fromage passe devant et le pain reste dans la main », que l'on récitait autrefois aux enfants lorsqu'ils mangeaient leur fromage sans l'accompagner de pain, ce qui leur valait de gros reproches.

Bibliographie

 

« Atlas des Patois Valdôtains », en cours de rédaction par le Bureau Régional Ethnologie et Linguistique de la Région autonome Vallée d'Aoste.

Chenal A., Vautherin R., « Nouveau Dictionnaire de Patois Valdôtain », Musumeci, Quart (Vallée d'Aoste) 1997.

FEW = Von Wartburg W., Französisches Etymologisches Wörterbuch, Leipzig-Berlin, 1922 ss., puis Bâle, 1944 ss.

Glarey M., « Dictionnaire du patois de Champorcher », Typographie Duc, Saint-Christophe (Vallée d'Aoste) 2011.

Groupe « Amis du patois », Dizionario del dialetto francoprovenzale di Hône. Valle d'Aosta, Commune de Hône / Le Château, Aoste 2007.

Texte par Saverio Favre